La rubrique Cri-Tique

Grease

Rédigé par Laure

Après la première cri-tique, il fallait faire le choix difficile de la deuxième œuvre à décortiquer. Certains connaissent notre président, donc, après un film humoristique, une comédie musicale s’imposait, non ? C’est finalement sur Grease que mon choix s’est porté. Il date de 1978 et a été un immense succès, faisant partie des incontournables quand on parle de comédies musicales. Attention toutefois, je ne vais parler ici que du film, pas du spectacle que je n’ai pas vu, il peut donc y avoir des éléments différents d’une œuvre à l’autre. 

Résumons en quelques phrases : 

Sandy Olsson (Olivia Newton-John), une lycéenne australienne en vacances aux États-Unis, rencontre Danny Zuko (John Travolta). C’est le grand amour, mais elle doit repartir en Australie, leur relation doit donc s’arrêter là. Sauf que finalement, Sandy reste en Amérique et intègre le lycée Rydell, fréquenté par Danny.

Leurs retrouvailles sont une déception cinglante pour Sandy puisque Danny n’est plus du tout le même que durant leur été commun et que la reprise de leur relation semble impossible.

Sandy sera alors adoptée par un gang de filles, les Pink ladies menées par Rizzo (Stockard Channing) tandis que Danny retourne traîner avec son propre gang, les T-Birds, amateurs de voitures et de courses et très occupé à jouer à qui a la plus grosse (voiture donc) avec le gang rival des Scorpions. 

Après diverses péripéties, Danny et Sandy décident chacun de son côté de tout faire pour pouvoir assumer et faire fonctionner leur amour et s’envolent enfin ensemble pour vivre le bonheur parfait. 

Grease est un film très connu pour ses chansons, l’interprétation des deux personnages principaux ayant fait beaucoup pour son succès. Le côté léger, passablement rose bonbon de la jeunesse américaine des années 50-60 aussi. Le film tire même son titre de la mode consistant à se gominer les cheveux, sommet du cool à une époque. Avec un petit bonus, les voitures tenant une grande place dans le film, l’idée est autant la graisse pour cheveux que celle pour moteurs. 

Le film nous raconte donc la jolie histoire d’amour des deux personnages principaux, qui triomphe des difficultés de communication, des différences et du qu’en dira-t-on pour assurer le bonheur futur des tourtereaux. Il joue sur les quiproquos et insiste beaucoup sur le poids de la pression sociale quand on a 18 ans. Les chansons font moins avancer l’histoire que définir les caractères des protagonistes, mais elles sont entraînantes avec un fort potentiel pour rester en tête. 

En surface, une gentille histoire un peu niaise donc, l’amour triomphe de tout, les filles aiment le rose, les garçons les voitures et tout le monde veut être en couple, hétéro évidemment. 

Reste que… on est en 78. La dernière décennie a vu pas mal de choses changer et la jeunesse est sortie assez secouée de certaines d’entre elles. On trouve donc finalement beaucoup de petites touches qui sont moins niaises que prévues dans le film et la légèreté de ton peut tout à fait se voir comme une critique d’une certaine superficialité qui cherche à gommer les aspects moins agréables. Le retour aux années 50 fantasmées, très populaires à l’époque, va également dans le sens de ce regret d’une période où tout était « plus simple » et « plus léger ». Les rôles sont bien définis, il n’y a pas de zone grise donc pas de difficultés pour savoir ce que la société attend de nous. Par exemple, les filles veulent du sentiment, les garçons veulent du sexe, la chanson ou Danny et Sandy racontent leur été chacun à son groupe d’ami·e·s est très claire sur ce point.

Néanmoins… voyons donc les arrières plans… On nous décrit un monde centré sur le paraître, sur l’importance des groupes pour survivre (les trois gangs le montrent bien). Un monde ou les adultes sont soit absents (les parents), soit démissionnaires et/ou ridicules (à l’image du corps enseignant), ce qui paraît dur à croire quand on se souvient de la société plutôt rigide des années 50. Les personnages eux-mêmes montrent leurs craintes de l’avenir et des difficultés qui les attendent.

On voit aussi que si les filles aiment le rose jusque dans le nom de leur groupe et les grands sentiments, elles se rendent compte elles-mêmes (surtout Rizzo) du ridicule des extrêmes, puisqu’elles se moquent au début de la candeur absolue de Sandy.

On nous montre d’ailleurs avec l’arc important de Rizzo, qui craint d’être tombée enceinte, ne se sentant pas plus prête que le géniteur à assumer un enfant, que tout n’est pas rose justement. On évoque alors l’avortement, sujet hautement polémique et loin du ton léger. On voit tous les questionnements de Rizzo, qui a toute une magnifique chanson pour les évoquer et qui dit en substance que le pire qu’elle pourrait faire n’est pas de coller à l’image de salope qu’on lui fait porter, mais bien de montrer ses sentiments.

Il y a l’histoire de Frenchie, qui ambitionne de devenir coiffeuse mais renoncera parce que l’école n’était pas ce qu’elle croyait. Sa chanson à elle, où elle s’imagine un ange gardien qui la conseillerait, met surtout en avant son manque de confiance en elle, son « ange » ne cessant de la rabaisser d’une manière brutale dans une chanson à l’aspect adorable et sucrée. 

Celle de Marty, qui écrit à des soldats en Corée, pour se sentir utile et désirée. Et parce que son seul moyen d’exister semble être dans les yeux des hommes. Mais on comprend à demi-mot qu’elle espère surtout s’extraire d’une vie qui ne lui apporte pas ce qu’elle cherche.

On nous dit donc que c’est simple, les filles aiment le rose, les sentiments et les garçons et on passe pourtant le reste du film à nous dire qu’en fait, si la société attends d’elles qu’elles soient très gentilles et dévouées jusqu’à la niaiserie parfois, et bien… elles ne sont pas que ça, ou seulement en surface, pour rentrer dans les cases.

Il est également étonnant que dans ce film pas très tendre avec l’image des femmes, les arcs des garçons soient presque absents. Hormis Danny et sa quête de changement, tous ne rêvent que filles et voitures. Aucune autre ambition, aucun autre avenir possible (enfin si, avoir son propre garage pour l’un d’entre eux tout de même). Il faut être le plus gominé, battre l’adversaire à la course et c’est tout. Presque aucun sentiment non plus, hormis la jalousie et la colère chez certains.

Enfin, pour en revenir aux deux protagonistes principaux, et c’est là que je tique, il est frappant de voir que si Danny cherche à changer après avoir réalisé qu’il aime Sandy au point de tout faire pour pouvoir être avec elle, c’est… elle qui se transforme pour lui (et pour coller aux attentes des Pink ladies, enterrant la trop sucrée « Sandra Dee » dont on se moquait) à la fin du film, annulant pour ainsi dire tout l’arc de Danny. À quoi bon changer s’il suffit d’attendre qu’elle le fasse ? Bien sûr, évoluer est une bonne chose et leur âge se prête à cette recherche de soi. Mais il est clairement dit qu’elle change pour le récupérer, pas pour elle. Pareil pour lui. Ils ne veulent pas mûrir et se découvrir eux-mêmes (on voit à quel point ils sont mal à l’aise dans leur nouveau costumes), mais « par amour ». Amour qui fonctionnait apparemment très bien quand ils étaient eux-mêmes à la plage, loin de la pression sociale. Dans la dernière chanson, Sandy dit même au « nouveau » Danny qu’il ferait bien de se reprendre, qu’on peut entendre comme « redeviens le Danny d’avant tes changements ». 

On remarquera aussi que malgré des tribulations plus ou moins développées dans le film, au final, chacun a trouvé sa chacune, puisque dans le monde de Grease, le célibat semble être le pire sort possible. 

Alors Grease, gentille bluette avec de jolies chansons ? dénonciation d’une jeunesse qui ne sait pas où elle va et s’oublie dans le paraître ? Exposition d’un système où les hommes n’ont qu’à attendre que les femmes fassent tout le boulot ? Preuve une fois de plus que l’amour est la seule motivation qui vaille la peine ? C’est quoi, votre version ? 

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