La rubrique Cri-Tique

Quand on m’a demandé d’écrire une critique, je me suis posée la question de ma légitimité à le faire. Surtout en sachant que ce que je pourrais dire sera bien souvent inspiré de ce que d’autres en ont pensé avant moi. Sauf que justement, si l’analyse m’intéresse, c’est parce qu’elle nous permet de voir les choses sous un autre angle. De nous positionner par rapport à l’œuvre, ne serait-ce qu’en nous permettant de déterminer si nous sommes d’accord ou non avec les points soulevés.

On dit souvent que la critique est facile alors que l’art est difficile et ce n’est pas moi qui dirai le contraire. Mais, étant une personne, j’ai, de fait, un avis, un point de vue. Si je prends le temps de l’étayer et d’y réfléchir, je ne peux qu’espérer qu’il permettra à quelqu’un de réfléchir à une œuvre sous un autre angle. Je peux même rêver permettre peut-être un jour à quelqu’un de comprendre ce qu’il aime ou non dans ce film ou cette série, puisque c’est de ça que je vais parler ici (y’avait le macramé sinon, mais c’était moins raccord avec le but de KinêmaGraphien).

Quand j’ai demandé ce que je devais critiquer, on m’a répondu « ce que tu veux ». Ah… L’embarras du choix dans le premier sens du terme donc. Mais comme la date butoir approchait, il a bien fallu faire un choix, alors pourquoi pas un film pas trop compliqué (quoique…), que j’aime toujours malgré tous ses défauts et que la plupart ont dû voir puisqu’il n’est ni récent, ni obscur. Ah oui, ça va spoiler salement, vous êtes prévenus.

Résumons l’histoire en trois phrases : Phil Connors (Bill Murray) est présentateur météo sur une chaine américaine qui doit aller couvrir le festival de la marmotte dans un bled perdu, ladite marmotte ayant la réputation de pouvoir prédire si l’hiver sera long, et ça l’emmerde. Une fois sur place, coincé par une tempête de neige, il s’aperçoit qu’il se réveille tous les matins à la même date, enfermé dans une boucle temporelle inexplicable. Il cherche à s’en sortir, finit par y trouver des avantages, y découvre aussi certains aspects plus sombres de la vie mais c’est l’amour pour sa productrice, Rita (Andie MacDowell) qui lui permettra de reprendre le cours de sa vie.

Le film est drôle, les acteurs excellents et le happy end à la fin nous laisse l’agréable satisfaction d’une histoire bien racontée. Les auteurs (Danny Rubin et Harold Ramis, le réalisateur) tablent sur des gags aussi bien de situation (les nombreux suicides de Phil par exemple, ou son kidnapping de la marmotte) que sur un humour verbal assez cynique au début puis de plus en plus tendre à mesure que le héros poursuit son voyage, illustré entre autre pas les monologues de présentation de la marmotte, qui évoluent beaucoup au cours du film. Je n’y connais pas grand-chose en réalisation, je n’en parlerai donc pas, si ce n’est pour dire qu’elle est discrète et sert le scénario sans fioritures.

L’histoire, connue, est donc celle d’un homme, désagréable, égoïste et cynique qui, coincé dans une petite ville, apprends à devenir meilleur et à trouver un sens à sa vie. Cette évolution du personnage nous apporte une satisfaction de voir un « salaud » devenir meilleur quand il est confronté à lui-même, à l’absurdité de l’existence et qu’il découvre que l’altruisme et sa version ultime, l’amour, sont en réalité ce qui donne du sens à la vie et par là, permet d’accéder au bonheur. Coincé dans cette journée interminable, il prend le temps de s’ennuyer et passé une longue phase de désespoir, finit par comprendre que puisqu’il est coincé là, immortel de fait, il a tout intérêt à trouver des choses qui lui font du bien.

Les premières fois que j’ai vu ce film, j’ai fondu pour la belle histoire d’amour et son dénouement heureux. J’ai ri aux blagues de Bill Murray et aux gags visuels qui, sans être vraiment cruels, renforcent l’impression que Phil n’est pas un type très fréquentable, surtout au début, mais qu’il est dans le fond tout de même un gars bien.

Mais récemment, en lisant un article n’ayant rien à voir avec le cinéma, j’ai découvert d’autres aspects, qui aujourd’hui me font me demander si le réalisateur et scénariste était conscients de certaines choses et envisageait un autre sens que le simple « voyage initiatique » du héros en s’interrogeant sur le sens de la vie, mais également, curieusement, sur la façon pas si claire dont notre société nous vend le bonheur.

La première impression est donc que c’est en abandonnant l’égoïsme d’une vie passée à s’intéresser à sa propre image (il est présentateur vedette) et surtout en trouvant l’amour qu’on peut trouver le bonheur. Ce sont des valeurs fortes, faciles à partager et efficaces. Mais en regardant plus loin, on peut aussi y voir une certaine morale sous-jacente, de type « la vraie vie dans la campagne (ou les petites villes) est plus vraie et plus saine que l’égoïsme des villes ». Impression renforcée par Rita, qui dit préférer l’authenticité de la campagne à l’hypocrisie des métropoles. Les uns et les autres ayant des avantages et des inconvénients, des inconditionnels et des détracteurs, il est un peu facile de s’appuyer sur un prétendu « bon sens paysan » pour obliger les gens à trouver les bleds paumés merveilleux et on peut facilement y voir une certaines critique de ces valeurs très prisées par Hollywood.

Autre point de vue, c’est seulement une fois parvenu au renoncement que Phil peut reprendre le cours de ses journées. Certains y voient une philosophie quasi bouddhiste, le chemin qu’il doit parcourir est important, les nouveaux défis le seront certainement mais c’est en apprenant à se contenter enfin de ce qu’il a (carpe diem) sans chercher à avoir plus (puisque ce n’est pas seulement l’amour de Rita qui le libère, mais aussi le fait qu’il accepte cet amour pour ce qu’il est, à savoir éphémère pour lui, puisqu’il doit le perdre tous les matins) qu’il trouve l’apaisement.

Phil est-il donc un salaud qui s’amende ? Un humain sur le chemin de la connaissance de soi ? Un homme découvrant le renoncement qui mène au bonheur ? Une allégorie de notre traintrain quotidien nous incitant à sortir de notre zone de confort (cette impression de vivre encore et toujours la même journée de métro, boulot, dodo) pour nous épanouir ? Ou, en pur produit de notre société, un type qui vous colle un foutu malaise quand on regarde de plus près sa façon de découvrir « l’amour » et « l’altruisme ».

Parce qu’après tout, quand il s’ennuie, que fait-il ? Certes, il cherche des solutions, mais après la phase de déprime (et de suicide) il cherche surtout des choses qui le fassent se sentir vivant. Et pour ça, il se mêle par exemple de la vie des gens d’une façon très intrusive quand on sait que pour les autres, il n’est là que pour la journée, ils ne le connaissent donc que depuis au mieux quelques heures. Bien sûr, tenter de sauver un SDF de la mort ou éviter à un homme de mourir étouffé est une bonne action, personne ne le niera. Mais se mêler d’histoires de couples ? Voler une banque ? (quid des conséquences pour le gardien ?). Et surtout… jeter son dévolu sur Rita et la harceler jusqu’à ce qu’elle cède ? Et c’est là que je tique… Parce que la belle histoire d’amour du film, que montre-t-elle ? Une femme qui se retrouve un peu contre son gré coincé tout un week-end avec un égoïste mysogine et insupportable et un gros lourd (le cameraman). À aucun moment elle ne montre d’intérêt pour Phil, elle est là pour bosser et éventuellement profiter du festival de la marmotte puisqu’elle aime ce genre de manifestations. On voit même dans le film le nombre de râteaux qu’elle met à Phil au cours des jours, encore et encore. Et lui, protégé par sa « remise à zéro » chaque matin, tente, refus après refus, de la séduire en apprenant tout sur elle et ses goûts et en faisant tout pour l’impressionner (piano, sculpture sur glace, altruisme aidant dont on se demande à force à quel point il est calculé). Un vrai stalker dont l’objet de l’obsession, coincée avec lui, ne peut guère consentir à une telle opération puisqu’elle oublie tout chaque nuit. On voit carrément la réaction furieuse de Rita quand elle réalise qu’il l’étudie, mais même cette expression claire de son dégoût pour cette méthode ne le décourage pas. Bien sûr, là encore, ce n’est qu’un point de vue, on peut penser que certains ou certaines rêveraient que quelqu’un veuille tout savoir d’eux pour les combler au point de susciter l’amour. Mais personnellement, je ne peux m’empêcher de me demander quelle liberté de refuser est laissée à Rita, puisque tant que Phil n’obtiendra pas ce qu’il veut, elle sera condamnée elle aussi à revivre éternellement la même journée.

Alors, film léger et humoristique ? Film philosophique sur le sens de la vie ? Portrait d’un égoïste indécrottable et harceleur ? C’est quoi votre version ?

Laure